Chine / Etats-Unis : Sur fond de guerre commerciale, une rivalité technologique

Guerre froide commerciale et/ou rivalités technologiques ?

Dans un monde en mutation, subissant les soubresauts de la crise financière de 2008, le vide créé par le Brexit et l’élection de Donald Trump et ses menaces protectionnistes et isolationnistes, le monde découvre en 2017, avec stupéfaction en Xi Jinping, le nouveau champion du multilatéralisme. Profitant du climat d’incertitudes généralisées, lors de son discours à l’ouverture du World Economic Forum,à Davos[1], le président chinois s’est posé en leader d’un monde ouvert et connecté, comparant l’économie mondiale à «un vaste océan dont il est impossible de s’échapper». «Toute tentative de stopper les échanges de capitaux, les technologies et les produits entre pays […] est impossible et à rebours de l’histoire», provoquant un tonnerre d’applaudissements à travers la salle. Ces propos confirmeront ceux qu’il avait prononcés quelques mois plus tôt dans son discours inaugural du sommet du G20 à Hangzhou, dans l’est de la Chine, où il avait plaidé pour une «économie mondiale ouverte» qui privilégie la croissance du commerce et des investissements.
Depuis lors, l’escalade des tensions entre les États-Unis et la Chine semble sans fin, et chaque jour ou presque, les deux pays agitent de nouvelles menaces de rétorsion. Le monde retient son souffle et s’interroge sur les véritables raisons de ces tensions, rééquilibrage des échanges, rivalités technologiques… Que faire ? Il faut noter que ces tensions avec les Etats-Unis peuvent profiter à l’Afrique en termes de négociations, la Chine étant à la recherche de partenaires plus fiables et constants que les Etats-Unis. Ceci est d’autant plus tentant que la Chine est en train de devenir le premier marché du monde. Toute la politique chinoise est tournée vers la consommation. C’est un gigantesque marché pour les produits de consommation et les produits agroalimentaires.

Vers un rééquilibrage des échanges ?

L’escalade tarifaire initiée par l’administration Trump en janvier 2018 suscite beaucoup de passion et continue de faire couler beaucoup d’encre aux quatre coins de la planète.
Les raisons profondes sont probablement à rechercher dans la situation économique des Etats-Unis, marquée par l’explosion des inégalités économiques et territoriales depuis plusieurs décennies, et l’incapacité des gouvernements successifs à faire face à un malaise grandissant. Effectivement, les 90% les moins aisés de la population américaine ont vu leurs revenus stagner ces 25 dernières années. 43 millions d’Américains sont officiellement répertoriés comme pauvres et vivent des aides (coupons) alimentaires et l’espérance de vie diminue aux Etats-Unis. Il n’y a que les 1% les plus privilégiés qui ont vu leur situation s’améliorer. Cette tendance se généralise et prend des proportions globales alarmantes. Ainsi, huit hommes détiennent autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité, selon un rapport publié par Oxfam[2] à l’occasion de la rencontre à Davos.

Fort logiquement, les arguments guerriers de Donald Trump et son langage cru ont séduit l’« Amérique d’en bas » inquiète du chômage, des délocalisations, de l’état des infrastructures, de l’immigration… Un sentiment de colère exacerbé depuis la crise de 2008, et qui considère, à tort ou à raison, que le pouvoir fédéral à Washington ne se soucie que de la finance et de Wall Street. Le nouveau président des Etats-Unis a fait mouche en souhaitant rétablir des barrières douanières, revoir les traités commerciaux, taxer les produits d’importation et pénaliser les pays qui dévaluent régulièrement leur monnaie ; en mettant tout simplement les Etats-Unis au centre de son mandat « America first ».
La tentation de réintroduire des tarifs douaniers et autres barrières pour protéger les entreprises nationales et les emplois face à une balance commerciale (pour les biens) américaine régulièrement déficitaire avec le reste du monde (plus de 800 milliards de dollars en 2016[3]), n’est pas nouvelle chez les politiciens. Le fait que Trump mette effectivement ses menaces à exécution, après avoir été élu, sème le trouble et pourrait très vite aboutir à une véritable guerre commerciale mondiale, aux conséquences désastreuses pour les États-Unis et pour le reste du monde.
Cette posture protectionniste du Président Trump est donc clairement contre-productive et, de plus, insoutenable à long terme, car elle se heurte à la nécessité, pour les Etats-Unis, de recourir à l’épargne étrangère ainsi qu’aux déficits commerciaux. C’est le b.a.-ba de l’économie. Joseph Stiglitz4, pour ne citer que lui, rappelle de façon éloquente le fonctionnement de l’économie: « Le déficit commercial, par définition, est égal aux entrées de capitaux. Tout cela est aussi égal à la différence entre l’épargne intérieure et les investissements intérieurs. Comme Donald Trump veut baisser les impôts et augmenter les dépenses, le déficit public va augmenter, donc l’épargne nationale va diminuer. Pour que ce soit possible, il faudra emprunter de l’argent à l’étranger, donc le déficit commercial va devoir augmenter. En conséquence, le dollar va s’apprécier, ce qui rendra les Etats-Unis moins concurrentiels et affectera directement les populations dont Donald Trump dit prendre la défense. »
Il est utile de rappeler deux vérités élémentaires sur le commerce international. La première est que le véritable gain du commerce international, ce sont les importations qu’il permet, et que les exportations sont le prix à payer pour obtenir ce gain.
La deuxième vérité est que ce sont les raisons macroéconomiques qui expliquent le déséquilibre de la balance commerciale et non pas des raisons liées au commerce international. On peut facilement l’illustrer par une analyse simple. Dans une économie ouverte, la valeur ajoutée produite Y est égale aux biens consommés par les ménages C plus les biens utilisés à des fins d’investissement I plus les exportations X moins les importations M. On peut donc écrire cette égalité comme suit: Y = C + I + (X – M) où (X -M) est la balance commerciale du pays. Si on définit l’épargne S comme la différence entre la valeur ajoutée produite et consommée S = Y – C alors on obtient S – I = X – M. Cette relation montre bien que le déséquilibre de la balance commerciale à court terme n’est que la résultante du déséquilibre entre épargne et investissement et donc la résultante de variables macroéconomiques internes.
On comprend mieux que l’usage des tarifs douaniers ou autres mesures restrictives ne sont pas appropriés pour rétablir l’équilibre de la balance commerciale. Cette posture protectionniste du Président Trump est donc clairement contre-productive et, de plus, insoutenable à long terme, car elle se heurte à la nécessité, pour les Etats-Unis, de recourir à l’épargne étrangère ainsi qu’aux déficits commerciaux.

Ce qui laisse penser que le rééquilibrage économique n’est peut être pas la raison première derrière ces tensions et cette nouvelle escalade de la guerre froide.

Rivalité technologique ?

A la dimension politique, décrite plus haut, qui voit depuis un certain nombre d’années, une réaction de plus en plus hostile à la mondialisation et au multilatéralisme de la part d’une population qui se sent exclue, s’ajoute une dimension technique, associée à l’exacerbation de la concurrence, notamment avec la montée en puissance de la Chine, « l’atelier du monde », depuis son accession à l’OMC.
En effet, son accession à l’OMC, en 2001[5], est un événement central pour comprendre les mutations de l’économie mondiale depuis dix-huit ans. Pour certains, l’entrée de la Chine à l’OMC, est plus importante que la création de l’OMC elle-même.

Ces quinze dernières années, la Chine est devenue la deuxième économie au monde derrière les Etats-Unis (son PIB a été multiplié par 8), le premier exportateur mondial (devant l’Allemagne depuis 2010) et le premier détenteur de réserves de change. Bon nombre d’entreprises chinoises sont désormais des acteurs de premier plan et les opérations de rachat à l’étranger font aujourd’hui régulièrement la une des journaux.

En devenant une puissance commerciale incontournable, la Chine a changé le paysage mondial, et cela, il faut le souligner, sans contrevenir aux règles de l’OMC, comme en a témoigné Pascal Lamy, ancien Directeur général de l’OMC, lors du XXIe Forum de l’Economiste maghrébin à Tunis, 2-3 mai 2019 : « L’ouverture de la Chine s’est faite dans des conditions justes. Il est inexact de prétendre que la Chine viole les règles du commerce international. C’est une impression qui a fait croire que le multilatéralisme était injuste au plan national, injuste au plan international ». Toutefois, plusieurs pays ont exprimé leur souhait de réformer les règles de l’OMC[6], notamment en ce qui concerne les subventions industrielles publiques et le contrôle des entreprises par l’Etat afin de « promouvoir des conditions de concurrence plus équitables ». Or, les fonds publics sont souvent incontournables lorsqu’il s’agit de développer une nouvelle activité stratégique. Cela a été notamment le cas de la Silicon Valley qui, depuis son origine, a tissé et gardé des liens étroits avec le secteur de la Défense et le gouvernement américain.

Pascal Lamy ajoute aussi une dimension systémique dans la mesure où « nous sommes entrés dans une phase de rivalités et de relations entre les Etats-Unis et la Chine beaucoup plus tendues que par le passé ». Cette tension est nourrie par les mesures protectionnistes décidées par Donald Trump, ce qui constitue une évolution de la position américaine, et est perçue comme injuste et arbitraire par la Chine.

Il y avait déjà eu un précédent avec l’accord multifibre. Alors que la Chine s’était engagée à appliquer l’ensemble des accords de l’OMC, lors de son adhésion, l’UE allait différer l’ouverture de son marché textile aux produits chinois, contrevenant ainsi à l’Accord sur le Textile et les Vêtements qui planifiait la levée totale des quotas à l’importation au 1er janvier 2005 pour tous les membres de l’OMC. D’âpres négociations avaient débuté dès 2013, pour convaincre la partie chinoise de limiter en volume ses importations de textile sur le marché européen après la fin des quotas. Les Chinois avaient rétorqué qu’ils avaient besoin de vendre des vêtements sur le marché européen afin de pouvoir acheter des airbus, et que les Européens ne pouvaient pas gagner sur tous les tableaux !

Peine perdue, l’UE imposera un accord qui lui permettait de contrôler et de limiter si nécessaire les importations de 12 catégories de produits textiles pour les années 2005-2007. Les Chinois ayant retenu la leçon, ont très vite compris qu’il fallait monter en gamme et laisser les « T-shirts » à d’autres. Moins de 3 ans plus tard, la première usine de fabrication d’avions COMAC[7] voit le jour. Officiellement, le ciel chinois devrait voir les premiers moyen-courriers « Made in China » en 2021 avec les premières livraisons du C919, un moyen-courrier conçu pour transporter jusqu’à 168 passagers sur 5 500 kilomètres, et qui concurrencera la gamme des A320 d’Airbus et des 737 de Boeing. La Chine devrait très bientôt devenir le premier marché mondial pour l’aviation. Mais l’opportunité commerciale est presque secondaire. Le projet du C919, surnommé « le grand avion chinois », est un symbole de l’émergence technologique du pays, malgré les contraintes.
Quelques années plus tard, l’histoire se répète et un autre chantre du libéralisme essaye de freiner l’émergence chinoise, cette fois, sur la téléphonie mobile et la 5G. Le chinois Huawei a ainsi été placé le 16 mai sur une liste noire aux Etats-Unis, l’empêchant de se fournir auprès d’industriels américains[8], une décision qui a entraîné la défection de certains de ses fournisseurs et perturbé l’ensemble du secteur technologique. La raison invoquée est que Pékin pourrait se servir de Huawei à des fins d’espionnage, des soupçons refusés par le premier équipementier mondial à de nombreuses reprises.
Dans le sillon américain, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont décidé d’exclure Huawei de leurs réseaux mobiles de cinquième génération, en cours de déploiement, tandis qu’en Europe, on hésite encore sur la marche à suivre. Cela sera certainement un des nombreux dossiers chauds de la prochaine commission européenne, qui devrait être opérationnelle d’ici fin 2019. En effet, l’Europe et les États-Unis sont submergés par des arguments cycliques comme les dépenses militaires, les déséquilibres commerciaux transatlantiques, l’accord sur le nucléaire iranien…
Pour cela, comme l’affirme Julianne Smith dans un article récent sur le New York Times (12 juin 2019), «si Trump veut s’attaquer à la Chine, il a besoin d’alliés[9] ». Les responsables de l’administration Trump ont fait peu d’efforts pour informer leurs alliés de leur politique en Chine ou pour proposer une stratégie transatlantique unifiée. Et elle conclut que « les Européens en ont assez de recevoir les ordres de l’Amérique de M. Trump, ce qui les rend plus enclins à ignorer les directives américaines sur des sujets comme Huawei ». L’Europe voudra certainement évaluer cette question délicate sous l’angle des possibles retombées économiques. Un rapport de la GSM Association[10] , la principale association de professionnels de téléphonie mobile (800 opérateurs et industriels), indique que l’Europe risque de payer cher une éventuelle mise à l’écart de Huawei et ZTE. On peut y lire : «L’exclusion d’équipementiers chinois pour les réseaux 5G aurait de vastes conséquences pour le déploiement de la 5G en Europe et pour la réalisation de bienfaits économiques plus larges associés à cette technologie pour les citoyens et les entreprises en Europe». Elle pourrait coûter 55 milliards d’euros aux opérateurs et un retard de 18 mois dans le déploiement par rapport au calendrier prévu. A la facture de 55 milliards pour les opérateurs donc, s’ajouterait une perte de productivité qui s’élèverait à environ 15 milliards d’euros d’ici 2025 et à 45 milliards à l’horizon 2034.
Il est certain que face au blocus imposé à Huawei, la Chine réagira, comme elle l’a fait déjà auparavant, à chaque fois qu’elle était acculée. Elle augmentera encore plus le budget recherche et développement, et développera des technologies nationales (sans coopérer avec les chercheurs et institutions américains) qui concurrenceront directement (et supplanteront) les compagnies américaines comme Google sur le long terme, avec accessoirement, un Internet scindé en deux entre la Chine et les Etats-Unis. Les universités américaines n’attireront plus les étudiants et les chercheurs les plus brillants de Chine. Les avantages des nouvelles technologies mises au point sans l’apport des États-Unis ne seront plus partagés avec eux.
On est en droit de se demander si nous sommes à la veille d’un changement de paradigme, où l’on assisterait à l’arrêt de la globalisation.

Pour un multilatéralisme rénové

La réponse de Pascal Lamy est éclairante. « Autant je crois que les superstructures de la globalisation vont continuer à être diabolisées, autant les infrastructures de la globalisation, qui ont permis cette interpénétration commerciale considérable, vont résister. Il y aura, en quelque sorte, des morceaux de globalisation un peu partout, des systèmes de globalisation appliqués à un certain nombre de secteurs. Mais je ne crois pas à la fin de la globalisation ».

Cependant, il est indéniable que nous assistons à un réajustement géopolitique sur fond de bataille commerciale et de course technologique. La Chine jouera un rôle plus important et les États-Unis un rôle moins important qu’auparavant dans la gouvernance mondiale et régionale. Les Etats-Unis appréhendent leur perte de statut. D’où les tensions entre les deux et qui ne sont pas près de s’apaiser.

Le Président russe, Vladimir Poutine, l’avait annoncé dans un de ses speechs, le prochain enjeu de la domination du globe est la technologie. Il avait indiqué que l’intelligence artificielle apporterait « des opportunités colossales et des menaces difficiles à prédire aujourd’hui, avant d’enchaîner, pour galvaniser la jeune Russie, que celui qui deviendra le leader de cette sphère sera celui qui dominera le monde ».

L’intelligence artificielle pourrait à terme permettre aux Chinois de mieux piloter l’économie que le marché capitaliste et sa main invisible.
Il y a de quoi être sérieusement inquiet, d’autant plus que l’histoire démontre que dans les périodes où une puissance mondiale établie est remise en question par une puissance montante, les tensions géopolitiques ont tendance à s’exacerber.
Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Sparte, la puissante cité grecque, a dû affronter la riche et commerçante Athènes, dont elle craignait l’émergence. Quoiqu’appartenant au même monde hellénique, Sparte et Athènes incarnaient deux visions du monde et de la politique, inconciliables, ce qui n’a pas favorisé leur entente. Aujourd’hui, l’impétuosité de la Chine et ses succès technologiques et commerciaux dérangent fortement les Etats-Unis, et l’inquiètent. La rivalité se double d’un véritable choc des cultures.
Traditionnellement, la Chine n’est pas une puissance belliqueuse. Durant toute son histoire, elle n’a jamais fait la guerre à l’extérieur du pays, et ne cherche pas à diffuser son modèle, malgré ce que disent ses détracteurs. La Chine défend évidemment ses intérêts, mais son objectif n’est pas de repeindre le monde à ses couleurs.
Le pire scénario pour la Chine serait de voir les États-Unis, l’Union européenne et le Japon former une coalition pour contenir la Chine commercialement. Des accords commerciaux ont été conclus avec le Canada, le Mexique et la Corée du Sud, et des négociations ont été engagées avec le Japon et l’Union européenne.
Devant cette situation, la stratégie de la Chine est de (i) contenir les Etats-Unis et (rassurer) ses alliés par un multilatéralisme rénové, et (ii) de jouer la carte de l’Afrique pour ne pas être isolée.
Le 30 novembre 2018, lors du 13e Sommet des dirigeants du G20 à Buenos Aires, en Argentine, le Président Xi Jinping a souligné que le G20 devrait adhérer à des principes de coopération ouverte, d’esprit de partenariat, d’innovation et de bénéfice mutuel, et faire preuve d’une attitude responsable pour une meilleure compréhension de l’orientation générale de l’économie mondiale. Il a aussi suggéré que le groupe des économies majeures soutienne la nature multilatérale du commerce et continue de prôner l’ouverture et les bénéfices mutuels, afin d’accroître la taille du « gâteau » de l’économie mondiale, tout en exhortant les membres du G20 à intensifier leurs efforts pour soutenir le développement de l’Afrique et à mettre en oeuvre l’accord conclu lors du sommet de Hangzhou sur l’industrialisation de l’Afrique et des pays les moins avancés.
Un multilatéralisme rénové passe par une réforme « inclusive » de l’OMC.

Le traitement spécial et différencié est la «pierre angulaire» de la réforme de l’OMC. Le système actuel de l’OMC autorise ses membres à s’auto-désigner comme «pays en développement», et ce statut s’accompagne de certains droits, comme le droit au «traitement spécial et différencié (TSD)». Les États-Unis éprouvent de la frustration face à l’absence de critères dans la désignation des «pays en développement» et demandent par conséquent plus d’objectivité et des critères concrets dans la définition de ces pays.
Pour les Chinois, «le statut de la Chine en tant que pays en développement est incontestable» en raison du caractère inégal du niveau de développement entre les différentes régions du pays.
Comme le souligne l’ambassadeur de la Chine à l’OMC Zhang Xiangchen[11] : « Si quelqu’un veut, au nom de la réforme de l’OMC, imposer à la Chine un ensemble de règles faites sur mesure, il n’en sortira que déçu ».
Afin de sauvegarder le mécanisme de l’OMC et fournir un point de repère clair et partagé, l’Institut Montaigne affirme dans une étude[11] que la guerre commerciale actuelle entre les États-Unis et la Chine doit être résolue par le biais de l’OMC et non en dehors de son cadre.
« Tout accord bilatéral entre les États-Unis et la Chine qui serait non conforme aux principes de l’OMC créera de nouveaux problèmes. Et comme les Etats-Unis et la Chine sont les deux principaux acteurs de l’économie globalisée, tout accord bilatéral qu’ils pourraient signer est par essence une question de nature multilatérale. »
En résumé, la réforme de l’OMC est cruciale pour sauver le multilatéralisme et nécessite une coordination portée par les grandes puissances commerciales. La Chine accepte l’idée d’une réforme, mais fait valoir l’importance des “conditions nationales”.

Chine – Tunisie – Afrique 2.0

Dans ce contexte, la Tunisie a signé le 11 juillet 2018 son adhésion à l’initiative phare de la Chine « une Ceinture, une Route ». Plus connue sous le nom de la route de la soie, ce programme vise à relier la Chine au Proche-Orient, à l’Afrique et à l’Europe, par terre et par mer, avec pour objectif de promouvoir les échanges commerciaux et les investissements. L’adhésion de la Tunisie à cette initiative est censée consolider la contribution de la Chine à la réalisation de projets de développement en Tunisie, notamment les grands projets d’infrastructure inscrits au plan de développement 2016 – 2020.
Toutefois, la Tunisie devrait viser un partenariat beaucoup plus ambitieux avec la Chine, et aller bien plus loin que le financement des infrastructures. Faire de la Chine un partenaire stratégique pourrait lui permettre d’étoffer son offre vers l’Europe et ainsi profiter pleinement d’un accès privilégié sur le marché européen dans le cadre d’un futur Accord de libre-échange complet et approfondi, mais aussi de développer sa stratégie sur l’Afrique, notamment sur les services, et combler ainsi son retard. Les produits tunisiens ne sont pas adaptés à la demande africaine. Ils correspondent souvent à des productions que les entreprises européennes sous-traitent. Pour être compétitive, la Tunisie doit adapter ses produits, ses conditionnements et ses spécifications aux besoins de l’Afrique, à ses exigences et au pouvoir d’achat de ses populations. Pour cela, une coopération stratégique avec la Chine serait judicieuse, et constituerait un partenariat gagnant-gagnant.
La Tunisie doit pour cela être plus réactive, développer une diplomatie économique plus entreprenante et pragmatique face aux chamboulements de la géopolitique mondiale, et renouer avec son africanité dont Bourguiba avait été le précurseur au lendemain de l’indépendance, et mettre en œuvre les réformes « vitales » sans lesquelles elle ne saurait attirer les investisseurs chinois et asiatiques. Le prochain gouvernement devra s’atteler aux réformes prioritaires suivantes: moderniser le code de change (devenu archaïque), garantir le rapatriement des dividendes aux investisseurs étrangers, revoir et simplifier drastiquement le code des investissements, la fiscalité, le secteur financier, moderniser la douane, privatiser les ports de Radès, Bizerte, Zarzis et Enfidha et la STAM (Société tunisienne d’acconage et de manutention)… et sont également nécessaires la modernisation de l’état et de l’administration publique, le commerce informel, l’économie parallèle, la Caisse générale de compensation, la réforme du système éducatif et la formation professionnelle.

*Président du MDI

Notes:

  1. -Le 17 janvier 2017
  2. https://www.oxfam.org/fr/rapports/une-economie-au-service-des-99
  3. Mélangez pour que le jus de citron empêche la purée d’avocat de noircir
  4. – De l’ordre de 2 % du produit intérieur brut (PIB) américain, le déficit des échanges avec la Chine équivaut à la moitié du déficit commercial total des Etats-Unis et à 80 % de leur déficit courant.
  5. -https://www.letemps.ch/economie/2017/01/13/joseph-stiglitz-politique-macroeconomique-trump-va-detruire-emplois
  6. -Les négociations d’adhésion avaient duré quinze années, à compter de la demande déposée par la Chine auprès du GATT en 1986.
  7. -La Chine est favorable à la réforme de l’Organisation mondiale du commerce, sur la base de la nécessité. L’essentiel, pour la Chine, est de protéger les valeurs fondamentales et les principes fondamentaux de l’Organisation mondiale du commerce, tels que l’ouverture, l’inclusion et la non-discrimination, ainsi que préserver les intérêts et l’espace politique des pays en développement en matière de développement.
  8. -Commercial Aircraft Corporation of China est un constructeur aéronautique chinois, fondé le 11 mai 2008
  9. -Exclu du marché américain et bientôt privé de licence Android, Huawei va perdre jusqu’à 30 milliards de dollars de revenus au cours de l’année 2019, soit l’équivalent des ¾ du PIB de la Tunisie en 2019.
  10. -https://www.nytimes.com/2019/06/12/opinion/china-europe-trump.html
  11. -Cité, entre autres, par REUTER, https://fr.reuters.com/article/frEuroRpt/idFRL8N23E25J
  12. -Zhang Xiangchen, « China Will Propose WTO Reform, But It Won’t Fall Into Someone Else’s Trap », WTO Jingji Daokan (China WTO Tribune), Vol. 181, November 2018, pp.57-58
  13. -https://www.institutmontaigne.o